Neurosciences en Afrique, ce que le cerveau du continent révèle et ce que la science a trop longtemps ignoré
Quand on parle de neurosciences, l’Afrique est presque toujours absente du récit. Comme si le cerveau humain s’était surtout développé dans les laboratoires occidentaux, avec des IRM hors de prix et des cohortes d’étudiants universitaires bien rangés. Cette absence n’est pas anodine. Elle a façonné une neuroscience partielle, biaisée, construite sur une vision étroite de l’humain. Et pourtant, l’Afrique est probablement l’un des territoires les plus riches, scientifiquement parlant, pour comprendre le cerveau. Pas malgré ses contraintes, mais à cause d’elles.
Il faut dire les choses franchement : la majorité des connaissances actuelles en neurosciences reposent sur une fraction minuscule de l’humanité. Des populations WEIRD, comme disent les chercheurs, occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques. Autrement dit, des cerveaux vivant dans des environnements très spécifiques, très normés, très éloignés de la diversité réelle des conditions humaines. Étudier le cerveau sans intégrer l’Afrique, c’est comme vouloir comprendre l’océan en observant une piscine.
Pourquoi l’Afrique est centrale pour comprendre le cerveau humain
Sur le plan évolutif, déjà, l’Afrique n’est pas un détail. C’est le berceau de l’humanité. Les premières grandes transformations cognitives, sociales, émotionnelles s’y sont produites. Et même aujourd’hui, la diversité génétique africaine est plus grande que celle du reste du monde réuni. Pour les neurosciences, c’est fondamental. La variabilité est une richesse scientifique. Elle permet de distinguer ce qui est universel de ce qui est contextuel. Sans cette diversité, on confond vite des normes culturelles avec des lois biologiques.
Mais au-delà de la génétique, il y a l’environnement. Les cerveaux africains évoluent dans des contextes sensoriels, sociaux, linguistiques extrêmement variés. Multilinguisme précoce, structures familiales étendues, rapports différents au temps, à la communauté, à l’autorité, à la mort. Tout ça façonne le développement cérébral. Pas de manière exotique ou marginale, mais de manière profondément humaine. Et pourtant, ces réalités sont très peu intégrées dans les modèles dominants de la cognition.
Prenons un exemple simple : le développement de l’attention et de la mémoire chez l’enfant. La plupart des études sont menées dans des contextes scolaires occidentaux, très structurés, très individualisés. Mais que se passe-t-il quand un enfant grandit dans un environnement communautaire, avec plusieurs figures d’attachement, une forte stimulation sociale, une exposition précoce à des responsabilités concrètes ? Les mécanismes cognitifs sont-ils les mêmes ? Pas exactement. Et ce décalage pose un vrai problème quand on applique des normes neuropsychologiques universelles qui ne le sont pas.
Il y a aussi un enjeu éthique majeur. Une neuroscience qui ignore l’Afrique est une neuroscience qui risque de pathologiser des fonctionnements normaux dans d’autres contextes culturels. Diagnostiquer, évaluer, traiter le cerveau humain sans tenir compte du cadre de vie réel, c’est prendre le risque de se tromper lourdement. Et ce risque, il est encore trop peu discuté dans le grand public.
Dans la prochaine partie, on va parler des défis concrets des neurosciences en Afrique : manque de financements, fuite des cerveaux, infrastructures limitées, mais aussi des stratégies locales, des innovations discrètes, et des chercheurs qui construisent autre chose, autrement.
Les défis réels des neurosciences en Afrique, et pourquoi ils façonnent la recherche
Faire des neurosciences en Afrique, ce n’est pas seulement faire la même science avec moins de moyens. C’est faire une autre science, sous contraintes, avec des priorités différentes, parfois avec une inventivité forcée. Le premier obstacle est évident : les infrastructures. L’accès à l’imagerie cérébrale, aux laboratoires équipés, aux financements stables reste très limité dans de nombreux pays. Une IRM fonctionnelle coûte des millions, demande une maintenance lourde, une électricité fiable, des équipes formées. Autant dire que pour beaucoup de chercheurs africains, ce type d’outil reste hors de portée.
Mais réduire le problème à une question de matériel serait une erreur. Le véritable défi est aussi humain et structurel. Beaucoup de chercheurs formés en neurosciences quittent le continent faute de perspectives locales. La fameuse fuite des cerveaux n’est pas un slogan, c’est une réalité quotidienne. Et elle a un effet pervers : elle renforce l’idée que la science “sérieuse” se fait ailleurs, alors même que les questions les plus intéressantes, sur le plan humain, sont souvent ici.
Il y a aussi un décalage entre les priorités de recherche globales et les besoins locaux. Les grandes agences de financement internationales orientent souvent les thématiques. Résultat, certains chercheurs africains se retrouvent à travailler sur des sujets à la mode dans le Nord, plutôt que sur des problématiques cruciales pour leurs populations : traumatismes liés aux conflits, troubles neurodéveloppementaux dans des contextes de pauvreté, effets du stress chronique, de la malnutrition, des maladies infectieuses sur le cerveau. Ces sujets sont complexes, moins “glamour”, mais essentiels.
Pourtant, ces contraintes ont aussi produit des approches originales. Faute d’outils lourds, beaucoup de recherches s’appuient davantage sur l’observation clinique, les études de terrain, les approches comportementales, le lien direct avec les communautés. Cette proximité avec le réel est une force. Elle permet de poser des questions que les neurosciences ultra-technologiques ont parfois perdu l’habitude de se poser. À quoi sert ce modèle, ici, maintenant ? Pour qui est-il pertinent ?
Un autre enjeu majeur est linguistique et culturel. La plupart des outils neuropsychologiques ont été développés dans des langues européennes, avec des références culturelles spécifiques. Les adapter à des contextes africains ne se résume pas à une traduction. Il faut repenser les concepts, les normes, les façons d’évaluer. Qu’est-ce qu’une “bonne mémoire” dans un contexte oral ? Qu’est-ce qu’un “déficit attentionnel” dans un environnement où l’attention est distribuée différemment ? Ces questions ne sont pas anecdotiques. Elles touchent au cœur même de ce que les neurosciences prétendent mesurer.
Malgré tout ça, la recherche avance. Lentement, parfois invisiblement, mais elle avance. Des réseaux se créent, des collaborations Sud-Sud émergent, des universités locales montent en puissance. Et surtout, une nouvelle génération de chercheurs africains commence à revendiquer une neuroscience ancrée dans ses réalités, sans complexe, sans mimétisme excessif.
Dans la dernière partie, on va parler de ce que les neurosciences africaines peuvent apporter au monde entier, et pourquoi elles ne sont pas un simple “retard à combler”, mais une opportunité de repenser la discipline elle-même.
Ce que les neurosciences africaines peuvent apporter au monde entier
On présente souvent les neurosciences en Afrique comme une discipline “en devenir”, en retard, à rattraper. Cette vision est non seulement condescendante, elle est scientifiquement pauvre. L’Afrique n’est pas un terrain d’application pour des modèles importés. C’est un laboratoire humain immense, vivant, complexe, capable de remettre en question certaines certitudes centrales des neurosciences actuelles.
L’un des apports majeurs, c’est la remise en cause de l’individualisme cognitif. Beaucoup de modèles neuroscientifiques sont implicitement centrés sur un individu isolé, autonome, décisionnaire. Or, dans de nombreuses sociétés africaines, le fonctionnement psychologique est profondément relationnel. L’identité, la prise de décision, la régulation émotionnelle sont étroitement liées au groupe. Étudier ces dynamiques permet de mieux comprendre comment le cerveau intègre le social, pas comme un simple contexte, mais comme une composante structurante de l’expérience mentale.
Les neurosciences africaines peuvent aussi enrichir notre compréhension de la résilience. Vivre dans des contextes marqués par l’instabilité, la précarité, parfois la violence, modifie le cerveau. Mais pas toujours de la manière qu’on imagine. Les mécanismes d’adaptation, de flexibilité cognitive, de soutien communautaire sont encore trop peu étudiés. Ils pourraient pourtant éclairer des questions centrales sur le stress chronique, la plasticité, la santé mentale, bien au-delà du continent africain.
Il y a également un apport crucial sur le plan méthodologique. Travailler avec peu de moyens oblige à être précis dans les questions posées. À ne pas confondre accumulation de données et compréhension réelle. Cette sobriété scientifique, forcée mais féconde, est une leçon pour une discipline parfois tentée par le solutionnisme technologique. Plus de données ne signifie pas toujours plus de sens.
Enfin, intégrer pleinement l’Afrique dans les neurosciences, ce n’est pas seulement une question de justice ou de diversité. C’est une question de validité scientifique. Une science du cerveau qui ignore la majorité de l’humanité est une science incomplète. Et une science incomplète produit des modèles fragiles, parfois dangereux lorsqu’ils sont appliqués à des contextes pour lesquels ils n’ont jamais été pensés.
Si tu devais retenir une chose de cet article, ce serait celle-ci : les neurosciences en Afrique ne sont pas en marge. Elles sont au cœur des questions les plus fondamentales sur ce que signifie être humain, penser, ressentir, s’adapter. Les écouter, les soutenir, les intégrer, ce n’est pas un geste militant. C’est un choix scientifique lucide.